Lettre à toi mon corps, mon ami, mon ennemi.

Toi et moi on a jamais été vraiment proches tu sais. Pendant des années, j’ai été comme toutes ces filles à l’image détraquée par notre société, me regardant chaque matin dans mon miroir sans me trouver belle. J’ai même cru un temps qu’en te contrôlant, je pourrais garder pied à des périodes de ma vie où tout semblait m’échapper.

Je dois l’avouer, je n’en ai parfois (ou plutôt souvent) fait qu’à ma tête. J’ai voulu tester mes limites, mais ce faisant je me suis peut-être brûlées les ailes. A vrai dire je t’ai même malmené, et pas qu’un peu, je crois. Je ne t’ai même pas écouté, me bouchant les oreilles quand tu me criais si fort que je fonçais dans le mur là.

Il était dur le mur. Dur comme de se retrouver à l’hôpital du jour au lendemain, et de constater que tu m’avais abandonnée. Mais pas aussi dur que d’y retourner 6 mois plus tard et d’assister impuissante à ce combat que je n’avais pas la force de mener… Pourtant, je ne sais même pas si j’ai vraiment eu peur pour moi à ce moment là.

Nan, je crois qu’ils m’avaient trop droguée pour ça tu sais. Alors tu t’es battu pour moi, et pendant cette semaine entre les brumes et les moments d’éveil, je me suis accrochée. Parce que je n’en pouvais plus. De cette odeur d’hôpital, de ces perfusions, de cette sonde dans mon estomac, de ces visages inquiets autour de moi…

Je voulais à nouveau vivre, et non survivre… Alors, j’ai essayé de te pardonner, de faire la paix avec toi. Je t’ai tendu la main en arrêtant de prendre ces hormones qui me bouleversaient tant. Et puis j’ai attendu, un geste, un signe qu’on pouvait à nouveau fonctionner ensemble, que tu pouvais m’aimer pour ce que j’étais.

01_the-wave-arizona_thegreengeekette

02_the-wave-arizona_thegreengeekette

Mais je crois que tu m’en voulais encore. J’ai voulu me persuader que c’était pas grave de pas avoir mes règles, tu sais après tout tu ne pouvais pas m’en vouloir éternellement. Mais la patience n’est pas mon fort, tu le sais bien, et malgré cette deuxième chance que tu m’avais donnée en me laissant vivre, je me suis mise à te haïr encore plus.

Oh combien j’ai pu te détester lorsque tu m’a donné l’impression d’être à nouveau une adolescente au visage et au dos recouvert de boutons. Moi qui n’avais jamais connu ce problème à la puberté, quelle cruauté. J’ai tout essayé, sans vraiment aucun succès. Je n’avais qu’une envie : me cacher, masquer cette honte visible de tous.

Pendant des mois, j’ai essayé de te maîtriser, j’ai pris goût à prendre soin de toi au travers de l’exercice physique. Peut-être un peu trop, car j’ai malheureusement été jusqu’à me faire un claquage musculaire aux abdominaux qui devait me forcer à rester une 3 ème fois dans l’inactivité et le repos le plus total. Mon quotidien n’était devenu que frustration…

Tu sais quoi? J’ai merdé, je le sais. J’ai voulu jouer avec toi. Te rentrer dedans pour te forcer à réagir en quelque sorte… Mais tu n’as riposté que plus fort je crois. Alors au bout d’un an, j’ai capitulé, je me suis rendue compte que non je ne m’en sortirais pas toute seule et que j’avais besoin d’aide. J’ai décidé de consulter.

Je ne te raconterais pas les heures d’attentes interminables à me lever au petit matin pour être la première devant les portes de la clinique à l’ouverture, nan ça tu le sais déjà comment il est fait le fabuleux système de santé québécois. Ce que tu ne sais peut-être pas, c’est à quel point je me suis coupée de mes émotions en entrant dans ce lieu si impersonnel…

03_the-wave-arizona_thegreengeekette

04_the-wave-arizona-thegreengeekette

A quel point j’ai fait semblant d’être forte quand après une première prise de sang, on m’a dit que quelque chose clochait chez toi parce que qu’on m’avait trouvé un niveau de testostérone bien trop élevé. Non je ne me suis pas laissée abattre tout de suite, je voulais encore me persuader que c’était ok, puis mes copines me soutenaient pareil tu sais.

Ok mes hormones étaient fuckées, voilà que je me transformais en garçon, génial. Mais on était d’accord que ça pouvait pas être si pire? Après tout, j’avais arrêté de prendre ces foutues hormones tout sauf naturelles, alors t’aurais du rouler comme avant. Mais en fait avant, c’était quand vraiment? Je l’ai pris tant d’années cette satanée pilule…

Non, là où mes remparts ont lâché, c’est quand quelques jours après cette échographie, la clinique m’a téléphoné. C’était pas bon, tu sais. Si tout allait bien, j’étais pas censée entendre parler d’eux… Alors quand je me suis présentée à la clinique le lendemain matin à l’aurore une fois de plus, la boule au creux de mon ventre était plus grosse que jamais.

J’ai revu le même gynéco qui m’avait traitée comme un bout de viande quelques jours plus tôt, me donnant l’impression de te fourrager avec la même délicatesse qu’une dinde à Thanskgiving, expérience au combien humiliante pour l’estime de soi… Il avait pas l’air le moins gêné tu sais, pis c’est comme ça qu’il m’a déballé le truc, tout de go.

Sans pincettes aucunes, la délicatesse étant tout sauf son fort, il m’a annoncé que c’était pas possible de continuer à pas avoir mes règles là, parce que « vous savez ma p’tite dame, à rester de même c’est quand même que vous risquez d’avoir un cancer… Puis avoir des enfants, on en parle pas, ça risque d’être compliqué quand même »

05_the-wave-arizona_thegreengeekette

06_the-wave-arizona_thegreengeekette

La bombe était ainsi lâchée, j’avais ce qu’ils appellent le « syndrome des ovaires polykistiques ». Oh rien de mortel dans les 5 heures comme mon appendicite ou mon occlusion intestinale on s’entend. Mais s’entendre lâcher la nouvelle comme ça, sur le même ton que « vous me remettrez une cuisse de poulet avec ça », ben ça fait mal.

Non pas que j’avais vraiment prévu d’être maman tout de suite tu sais bien, j’étais pas prête… Mais se faire dire avant même d’avoir envisagé la possibilité que justement, ce n’est peut-être plus une possibilité, tu imagines l’impact sur mon petit cœur déjà bien malmené. Non, c’en était décidément trop pour moi, je ne pouvais pas en supporter autant.

C’est les larmes aux yeux que je devais passer les portes de la clinique ce jour là, le cœur plus lourd que jamais. Je crois qu’au fond, tu étais presque aussi étonné que moi que par la fraîcheur de ce matin de Février, mes larmes ne gèlent pas direct sur place en coulant le long de mes joues…

Je ne sais plus à qui j’en voulais le plus… A toi de ne pas m’avoir faire comprendre plus tôt que ce n’était pas si insignifiant… A moi d’avoir été tellement obstinée de m’en sortir toute seule que j’en ai risqué ma santé… A ces médecins au cœur de pierre qui ne semblait me traiter que comme un dossier de plus, sans aucune empathie

Ces mêmes médecins qui m’ont fait encore plus de mal en me jugeant devant mon refus de reprendre la pilule pour « régler ça », me disant que si je voulais la jouer écolo-bobo, ben on m’aurait pas opéré l’année passée et « tant mieux tu serais morte ». Ah merci, c’était vraiment ce que j’avais besoin d’entendre, bien joué les gars, parfait!

07_the-wave-arizona_thegreengeekette

08_the-wave-arizona_thegreengeekette

 J’ai refusé de prendre ces shots d’hormones qu’on voulait que je prenne à tous les mois pour te forcer à redémarrer coûte que coûte. Ça m’en a coûté tu sais, mais ma fierté je l’ai rangée et je me suis rendue chez une naturopathe. Cette femme qui en 2 séances, à réussit à me faire entrevoir un avenir meilleur où tout irait mieux.

Cette femme qui m’a expliqué que tous mes problèmes n’étaient pas insolubles mais très certainement liés à une résistance à l’insuline. Après un mois d’un complément d’herbes naturelles ainsi que d’un régime alimentaire adapté, pauvre en sucres et faisant la part belle aux légumes, elles étaient de retour, les règles tant attendues!

Alors je sais ce que tu vas me dire, qu’au départ elles étaient pas bien énormes, mais tu sais c’était déjà un tel progrès que je me sentais à nouveau libre et légère! C’est ainsi que toi et moi on est partis pour ces 6 mois… 6 mois où il y a à encore eu des hauts et des bas, où elles ont à nouveau disparues pendant 3 mois cet été…

J’ai eu à peur pour toi une fois de plus, de telle sorte qu’à chaque bouton j’avais peur de rechuter, de « repartir pour un tour »… J’avais peur que le fait de m’être remise au sport t’avait à nouveau freiné, alors j’ai arrêté. Mes règles sont finalement revenues en même temps que moi à Montréal, et tu me connais, je n’ai pas résisté à l’appel du sport.

Aujourd’hui, ça fait un peu plus d’un mois qu’on roule à nouveau ensemble, un mois que je me sens bien car loin de te maîtriser, j’ai appris à faire la paix avec toi… à t’écouter tout en vivant ma passion du sport… Je n’ai plus peur car je sais que ce qui devra être sera, et qu’un jour je l’espère, je parlerai à ma propre fille de cette « expérience » en souriant…

Voilà, je crois que ça me pesait sur le cœur de partager ça avec vous… 

PS : toutes les photos de cette article ont été prises pendant mon road-trip en Utah / Arizona au mois d’Octobre dernier, au fameux site appelé « The Wave », une randonnée dont le point final est particulièrement… fabuleux. Pour un article si intime, j’avais besoin de photos exceptionnelles, j’espère que celles ci vous plairont…

« »
  • très dur ton article, si intime et si dérangeant , tu as mon soutien pour te reconforter ….
    les photos, je me suis demandée si elles étaient de toi, il y a un tel décalage entre le tourbillon et la tumulte intérieur de ton article et la sérénité et beauté calme des paysages….bises

    • @natpiment quand j’ai voulu écrire cet article, j’ai tout de suite su que je voulais y mettre ces photos là… comme une évidence! :)

  • C’est juste magnifique cette ôde a ton corps et ces photos effectivement exceptionnellement belles… C’est aussi courageux de poser ça là mais c’est en même temps magnifique et plein d’humilité. A toi et ta paix intérieure retrouvée :)

    • @Lablune merci pour tes jolis mots. <3

  • Effectivement relation compliquée avec ton corps, je ne sais pas si j’ai bien tout suivi mais en tout cas il est clair que quand tu prends soin de lui en douceur, il se porte bien. J’espère que tout va rentrer dans l’ordre, qu’il va retrouver le bon chemin. Bisou et prends soin de toi :)

    • @woodybeauty j’ai confiance en lui, il avait besoin d’être guidé mais j’espère que oui ça va rouler maintenant…

  • Bonjour, je ressens ta souffrance et ton besoin de contrôle de ce corps qui n’en fait qu’à sa tête. Je suis heureuse que tu sois parvenue à faire la paix avec lui grâce à cette naturopathe. tes photographies sont absolument magnifiques et somptueuses. bien cordialement. PLK

    • @PLK de Noétique merci pour ton message <3

  • Dans une bien moindre mesure, mon corps et moi, c’est compliqué. « Dans ma tête » disent les médecins. Les attaques de panique, le corps qui fait n’importe quoi, l’esprit qui divague alors qu’au fond, non, vraiment, il n’y a pas de raison de s’en faire. Des années à tenter de tout maitriser, avec des médicaments, des mauvais traitements… Puis finalement, apprendre à s’aimer un peu plus. Le dedans, le dehors, le corps et l’esprit, ensemble.

    Ton « combat » est honorable. Dire non aux hormones et aux médecins, c’est pas simple. Choisir ce qu’on sait être mieux pour soi, c’est pas si évident. Et tes mots décrivent cela avec beaucoup de grâce et d’émotions. Courage, prends soin de toi !

    • @Yvette la chouette oui c’est fou comme l’esprit et le corps sont vraiment lié, quand l’un ne va pas bien, c’est dur pour l’autre aussi… J’espère que toi aussi tu sauras faire la paix avec ton corps. <3

  • […] problèmes de santé qui viennent aussi un peu tout remettre en cause. La peur de ne pas être capable de les gérer, […]

  • Très touchant cet article, bravo pour ta sincérité. Il faut toujours faire attention aux signaux du corps, même si de nos jours on tente de tout contrôler par l’esprit… Je te souhaite que tout s’arrange avec le temps !

    • @Margaux merci, oui c’était une bonne leçon au final, aujourd’hui tout est revenu à la normale et je fais plus attention à mon corps !

  • […] un traitement d’urgence, il faut s’accrocher pour avoir accès à des soins corrects! L’enfer de l’attente dans les cliniques, c’est normal […]

  • Tes photos sont magnifiques et très spirituelles, tout comme la profondeur du cheminement que tu as fait avec ton corps. Le mal a dit = la maladie. Ce voyage en Inde est peut être une clé d’une spiritualité encore plus profonde qui t’attend je pense. Fais attention à toi là bas et enjoy !

  • […] Les magnifiques photos de The Green Geekette […]

Toi aussi laisse ton petit brin d'herbe...